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Je crois que le principal intéressé est toujours le mieux placé pour tracer les grandes étapes de sa vie. Je vais donc m'y essayer en tâchant de faire court.

 

Je suis venu au monde à Fécamp, dans cette Haute-Normandie dont je revendique l’appartenance en la rattachant aux royaumes nordiques de ceux qui lui ont donné son nom.

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Mes années d’études se déroulent à l’ombre des murs d’un sévère pensionnat des frères de l’instruction chrétienne, à Rouen. Jean Baptiste de la Salle, pour le nommer. Heureusement, il y a les étés de grande lumière iodée à Saint-Aubin-sur-Mer, dans le Calvados, et aussi toutes ces nuits où, sous le refuge des couvertures, armé d’une « pile Wonder » la sublime Série Noire de l’époque me permet de faire le mur.

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Assoiffé de liberté et de grands espaces après toute cette grisaille, toutes ces soutanes et toute cette bêtise condensée en leçons de vie, influencé par Erskine Caldwell, Jack London et Georges Arnaud, je veux faire tous les métiers et connaître toutes les routes, car déjà j’écris et sais aussi que cela ne peut pas s’apprendre que dans les livres.

Je suis donc apprenti pâtissier dans une grande maison de la rue de Sèvres à Paris, photographe à Manchester, chef de rang sur le paquebot France – ce qui me permet de découvrir cinq continents. Je débarque à Boston, suis adopté par une famille d'Arlington qui veut me donner les possibilités de mes rêves, m'ouvre les portes de Harvard et... je me sauve et me retrouve grillardin dans un motel de Pecos, au Texas, cuisinier dans un club de danseuses exotiques au Lac-Saint-Jean, colporteur à Montréal.

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Enfin, je rencontre celle qui va devenir mon épouse, Marylis. Ensemble, sur le pouce, nous faisons le grand tour du continent, nous élevons des chèvres et des chevaux. Le temps passe, nous voulons une famille nombreuse et six enfants nous comblent de joie. Il y a plusieurs bouches à nourrir : je fabrique des jouets en bois en Colombie-Britannique, suis radiotéléphoniste à l’aéroport de Ticouapé, terrassier au Yukon, peintre en bâtiment à Québec, bûcheron, coupeur de tabac, agent d’artiste, directeur de festival, et j’en en passe. Comme le disait mon grand-père (Jean Philippe, un homme comme il ne s’en fait plus) : « Mille métiers, mille misères ».

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Je lis beaucoup (Thomas Clayton Wolfe, Boris Vian, Yasunari Kawabata, William Faulkner) et j’écris tout autant (sur la table de la cuisine, entouré des jeux des enfants). Les manuscrits s’accumulent sans que les considère comme publiables. Tragédie ou bénédiction, ils brûlent dans l’incendie qui ravage l’élevage de chevaux que je voulais établir en haut du monde. C’est peut-être la crainte de perdre à nouveau mes écrits qui me fait publier Les portes du paradis. Trop vite, bâclé, c’est une catastrophe. J’apprends que le bonheur d’écrire consiste justement à écrire.

C’est après beaucoup plus de retour sur le travail (quatorze heures par jour, sept jours sur sept durant huit mois) que j’adresse Le Retour de l’Orchidée (alors intitulé Zooclock) à deux maisons. La première, au Québec, l’accepte d’emblée, la seconde, en France, ne me donnera jamais de réponse (on dira que le navire a coulé). Les ventes me permettent de payer la note de chauffage de l’hiver suivant et, surtout, les critiques sont excellentes. C’est le bonheur !

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Aujourd’hui, quand je regarde ce qui a été publié (et ce qui ne l’a pas été), il semble que j’ai le don (je le vois ainsi) de ne pas m’enraciner dans un genre. En effet, pas grand-chose de commun entre l’apocalyptique Retour de l’Orchidée (1990), le portrait que j’ai voulu donner d’un pays à travers La Promise du Lac (1992) et Maria (1999), pas plus qu’avec l’initiatique et noir Quête de Nathan Barker (1994), le cabalistique Shalôm (1996), ou du quelque peu nostalgique Chair d’Amérique (1997), et de La Main gauche des ténèbres, que, s'il faut absolument catégoriser — mais je ne veux pas ! — je définirais comme suspense mystique.

Finalement, je crois que le principal point commun entre tous mes romans est l’exploration. L’exploration de notre monde, bien sûr, mais aussi de la conscience. La conscience des êtres, mais aussi celle des choses. J'ai besoin, à travers l’écriture, de faire s’évanouir les repères et me retrouver devant l’insondable. Je veux, je tente de saisir l’histoire non dite, celle qui se cache, celle qui compte, celle qui nous change et nous renvoie à l’essentiel.

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Actuellement, pour gagner ma vie, je suis consultant pour divers ministères et, travail oblige, je réside au 34e étage d’une tour de verre dans cette nouvelle Babel qu’est Toronto. J’ignore si l’expérience que constitue cette ville finira comme dans la légende, mais, dans le fond, l’important n’est-il pas d’expérimenter ? À Jérusalem j’ai vu les dernières traces d’une humanité qui a connu son apogée au Moyen-Âge et qui s’éteint rapidement, à Detroit j’ai vu le futur encalminé de l’American way of life, à Guangzhou j’ai vu qu’on essayait de reprendre ce concept à la puissance mille dans une véritable course à la mort de tout, à Toronto je perçois la dernière tentation de l’Occident.

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Je lis toujours avec autant d’enthousiasme (Göran Tunström, John Maxwell Coetzee, Roberto Bolaño) et, autant que faire se peut, je voyage. Je préfère accumuler les souvenirs que les biens terrestres (sans pour autant mépriser ces derniers). J’ai une prédilection pour l’Islande dont j’ai fait le cadre — pour ne pas dire un personnage — de La Main gauche des ténèbres.(dont le premier titre était Le doute, et que j'aurais dû garder pour éviter que cela ne passe pour un roman d'horreur, ou de diableries ou de je ne sais quoi) Aussi pour la Polynésie, plus précisément les Tuamotu, puisque c’est sans doute l’endroit de la planète où il est le plus flagrant que la beauté est la sœur blanche des ténèbres.

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Après ? Marylis et moi rêvons d’un voilier pour nous y retirer. Je m’y vois déjà, dans les mers du Nord, quelque part entre les Féroé et les Lofoten, écoutant la nuit pour tenter d’en arracher la voix des navigateurs anciens. Qui sait, peut-être me donneront-ils les clés de leur dernière saga ?

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Après À l'est de minuit, j'ai loué un appartement à Stockholm et, dans l'atmosphère des rues de Södermalm que j'aime tant, j'ai rédigé ce que je crois être — bien entendu mon meilleur roman à ce jour. Titre provisoire : Bleu baltique. En voici ce qui pourrait être le quatrième de couverture :

L’Islandais Óláfr Thorgilsson est un biologiste nobélisable, véritable apôtre de l’athéisme. À Stockholm pour une conférence, il rencontre Eva, la fille d’un collègue. Totalement ébloui par sa beauté, l’inévitable question se pose à lui : qu’est-ce que la beauté si rien d’autre n’existe que « le hasard et la nécessité » ?

Mais les évènements se télescopent et la question ne reste pas seulement philosophique…

Liée à la cité sur l’eau qui a allumé ma mémoire ancienne, mon histoire d’amour en est aussi une de sang, dans toutes les définitions du terme.

Se faire voler son meurtre, je suppose que cela n’arrive pas à une personne sur cent millions. Pourtant, lorsque pour arracher Eva à des gènes récessifs, je me suis approché de Zoran pour lui fracasser le crâne, il était déjà mort, une brochette à kebab en plein cœur.

C’était amplement suffisant et cela aurait au moins pu en finir là, mais ce n’était que le début. Ou plutôt le début de la fin, puisque du même coup j’allais apprendre que celle que j’attendais depuis toujours, mon amour, ma raison d’être, ma folie, Eva était à l’origine de ce qui va effacer la civilisation si je ne suis pas celui qu’elle a cru.

 

Mais le temps passe et je suis sur autre chose...

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Copyright (images et texte) 2007, 2010 : philippeporeekurrer.com

Merci à Anna Ternheim pour la musique (Copyright, Anna Ternheim/Stockholm Records, 2005)